PÉNURIE D’EMPLOI ET DIFFICULTÉS DE RECRUTEMENT
Trouver ou ne pas trouver un emploi ?
Éliane Vincent
Depuis la pandémie de 2020-2022, dans le dossier de l’emploi, on parlait surtout de pénurie de main-d’œuvre. Or, l’été 2025 semble démontrer que cette tendance est en train de s’inverser très rapidement. Qu’en est-il chez nous ?
Dimka Bélec est directeur général de Projektion, un organisme basé à Saint-Pascal dont la mission est d’accompagner les jeunes de 16 à 35 ans pour qu’ils se réalisent sur les plans personnel, social et professionnel. Sans être certain des causes de cette situation, il convient qu’il est difficile de trouver un arrimage entre les besoins du marché et les exigences des travailleurs.
De fait, selon Anik Briand, directrice générale de la SADC du Kamouraska, une nouvelle culture du travail est en train de s’instaurer. « On ne vit plus pour travailler. On est conscient que le travail est essentiel pour s’assurer une qualité de vie, mais il ne prend plus toute la place. »
Les employeurs aussi rajeunissent, et ont les mêmes objectifs. D’après la directrice, la flexibilité s’impose pour accommoder les jeunes parents, et les employeurs qui résistent à cette nouvelle réalité vivent des difficultés de recrutement plus grandes.
L’influence de l’économie mondiale
Au-delà de l’évolution des modes de vie, il reste que le taux de chômage est à la hausse. La conseillère en emploi
Lénie Chulak note une recrudescence du nombre de personnes qui font appel à son organisme, le Service d’aide à l’emploi du
Kamouraska (SAEK). « On voit des jeunes sans expérience, mais aussi des travailleurs expérimentés, diplômés, et étonnamment, des travailleurs du domaine des TI [technologies de l’information]. »
Elle en attribue l’une des causes à la frilosité des entreprises à développer de nouvelles avenues, à cause de l’incertitude générale de l’économie. Elle constate également que les travailleurs étrangers temporaires peinent à renouveler leur permis de travail, ce qui crée de nouvelles perturbations du marché, particulièrement dans le secteur des services aux aînés et de santé.
S’adapter à la nouvelle réalité
Pour aplanir les obstacles entre employés et employeurs, plusieurs organismes mettent la main à la pâte. La mission de Projektion n’est pas de trouver des emplois pour les jeunes, mais de les outiller pour optimiser leur recherche d’emploi. Où chercher, comment se comporter en entrevue, planifier des stages, et surtout, apprendre à se connaître eux-mêmes pour trouver un domaine qui leur convient.
« Notre objectif est de rendre les jeunes autonomes, en tenant compte de la situation de chacun », explique Dimka Bélec. L’organisme offre aussi un suivi à plus long terme, pour faciliter l’intégration des jeunes à leur milieu de travail.
Au SAEK, les chercheurs d’emploi désirant améliorer leurs habiletés seront guidés vers les programmes de Services Québec ou d’Extra formation du Cégep de La Pocatière. « Les gens en viennent à se demander s’ils doivent se réorienter, changer de carrière, dit Lénie Chulak. On les aide à faire un bilan de leurs compétences, et on les accompagne dans leurs démarches. »
La conseillère souhaiterait « trouver des ressources financières pour développer et consolider des ponts avec les employeurs de la région ». Elle pense entre autres à des pairages entre travailleurs et entreprises, ou à l’instauration de stages en milieu de travail.
Du côté des employeurs, Anik Briand rappelle que ceux-ci « n’ont pas le choix de constamment s’adapter et innover, pour voir venir plutôt que subir. » C’est le rôle de la SADC, qui est mandataire du comité emploi de Services Québec pour informer et sensibiliser les employeurs à cette nouvelle réalité, et les aider à répondre aux besoins présents sur le territoire.
Les intervenants du SAEK guident les chercheurs d’emploi vers les ressources qui peuvent les aider. Photo : CDC du Kamouraska
De plus en plus difficile de se nourrir
Éliane Vincent
Après 33 ans à aider le Kamouraska à se nourrir, Mireille Lizotte, directrice générale de Moisson Kamouraska, constate que la situation ne s’améliore pas.
Avec la crise du logement, la réduflation [NDLR Réduction de la quantité d’un produit alimentaire sans réduire son prix], l’inflation, le chômage, de plus en plus de personnes doivent se résoudre à réclamer de l’aide alimentaire. « 34 % de nos usagers ont un emploi, souligne Mireille Lizotte, et les bénéficiaires de l’aide sociale comptent seulement pour 30 % de notre clientèle. La classe moyenne s’appauvrit sans cesse, c’est un fait, et les besoins sont grands toute l’année. »
En ce sens, la construction de l’édifice de Moisson Kamouraska à La Pocatière aura été un très bon coup, en créant un lieu de rencontre et de réseautage à la fois pour les bénéficiaires et pour les organismes qui interviennent auprès d’eux. « Il suffit parfois d’offrir un café pour que les gens se sentent accueillis et soutenus. Notre cuisine communautaire permet de faire des ateliers où les gens apprennent à mieux contrer le gaspillage, mais où ils peuvent aussi briser l’isolement, et découvrir les ressources disponibles. », souligne la directrice.
Mille façons de nourrir le monde
La demande à la hausse force l’organisme à faire preuve de créativité. L’éducation populaire reste un incontournable pour ouvrir la discussion autour de cet enjeu, et combattre les préjugés. C’est dans ce but que Moisson Kamouraska a créé un jeu de société baptisé Banque alimentaire solidaire, qui sert à la fois d’outil de promotion et de sensibilisation.
Mireille Lizotte a organisé quelques parties avec des politiciens, des bénévoles ou des intervenants sociaux, qui ont suscité plusieurs prises de conscience, ne serait-ce que sur le nombre croissant de personnes qui n’arrivent plus à répondre à leurs besoins alimentaires.
Mais la mission première de Moisson Kamouraska reste de nourrir les gens, et là aussi, la créativité paraît sans limites. Le nouveau bâtiment a permis de créer une épicerie sociale, où les bénéficiaires peuvent choisir les aliments qu’ils désirent comme dans n’importe quelle épicerie, en ne payant que 5 $. « Ces personnes nous sont envoyées par des organismes desservant le Kamouraska, qui valident leurs besoins. Parfois, ces gens n’ont même pas le 5 $ pour payer, et dans ce cas, Moisson prend l’épicerie à sa charge. L’objectif est de favoriser l’autonomie des personnes, et de briser la stigmatisation. »
De nombreux autres services sont offerts : le dépannage d’urgence répond à des besoins imprévus et ponctuels ; la boîte fraîcheur, offerte de la fin septembre au début d’avril, permet de fournir des fruits et des légumes frais même hors saison ; s’ajoutent trois frigos communautaires, où les citoyens peuvent déposer ou prendre des denrées ; enfin, 450 paniers de Noël sont distribués sur tout le territoire, des collations santé sont offertes dans les écoles, et des bacs maraîchers proposent des légumes en libre-service dans cinq municipalités.
Des partenaires fidèles et précieux
Quand les besoins sont grands, il faut mobiliser toutes les ressources disponibles. Plusieurs producteurs maraîchers offrent leurs surplus à Moisson, et des citoyens cultivent un rang supplémentaire dans leur potager pour partager leurs récoltes.
Certains supermarchés combattent le gaspillage en récupérant les invendus pour les offrir à Moisson. « Dans l’ensemble des MRC que nous desservons, nous avons récupéré pour plusieurs millions de dollars en denrées fraîches ou sèches, ce qui nous permet aussi d’approvisionner quelques cuisines collectives », souligne Mireille Lizotte. Enfin, le bénévolat donne un sérieux coup de pouce à l’organisme. Plusieurs entreprises et municipalités libèrent du temps à leurs employés pour apporter des dons et offrir du temps. Des étudiants viennent aussi donner un coup de main, preuve du rayonnement de Moisson Kamouraska sur le territoire.
Mireille Lizotte conclut en constatant que « l’aide alimentaire a évolué au fil du temps, tout comme les besoins. La classe moyenne aujourd’hui n’arrive parfois plus à joindre les deux bouts. Ça rend notre travail un peu plus difficile, mais le soutien de la communauté nous aide grandement. »
Des légumes en libre-service sont offerts dans cinq municipalités. Photo : Moisson Kamouraska