VIOLENCE FAMILIALE ET DISCOURS MASCULINISTES

Briser le silence

Éliane Vincent

Depuis des siècles, la loi du plus fort était toujours la meilleure. Ce qui se passait à la maison restait à la maison, et s’il était de notoriété publique que monsieur Untel « portait mal la boisson », ou que madame Unetelle « menait son monde à la baguette », personne n’aurait osé en parler ouvertement. Heureusement, les temps changent.

Au Québec, les femmes sont toujours les victimes les plus fréquentes de la violence domestique. On parle de plus de 80 % des cas dénoncés qui sont le fait des hommes. La plupart des intervenants du milieu s’accordent sur ce chiffre, même si on note que le dépistage est moins efficace pour la violence faite aux hommes, ce qui pourrait fausser les statistiques. Ça reste difficile pour les hommes de dénoncer la violence économique, psychologique ou verbale, mais aussi parfois physique qu’ils subissent.

Les femmes s’organisent

Si le mouvement #Moiaussi a contribué à briser le silence, il a aussi rajeuni le visage de cette problématique. « On se questionne beaucoup plus rapidement, et les drapeaux rouges surgissent plus vite lorsque la situation dégénère », rappelle Isabelle Després, co-coordinatrice et intervenante au Centre-Femmes La Passerelle du Kamouraska. C’est en soi une victoire, puisque l’allié le plus précieux d’un agresseur est le silence. « C’est un mécanisme essentiel : on isole la victime, on la coupe des ressources qui pourraient lui venir en aide. »
En ce sens, Internet peut devenir un allié précieux en créant des canaux de communication. La législation québécoise est aussi un atout, puisqu’elle favorise l’autonomie financière des femmes, et qu’elle crée des ressources pour accueillir les femmes en difficulté, même si elles sont insuffisantes, comme le reconnaît Mme Després.
Selon Isabelle Després, l’outil le plus puissant reste la prise de parole publique, qui déclenche des actions légales, et fait bouger les choses auprès les acteurs politiques. C’est en ce sens que le Centre-Femmes agit auprès des écoles secondaires, pour expliquer aux jeunes la réalité de la violence genrée, et les outils pour la détecter et la contrer.

Changer les paradigmes

De l’autre côté de la barrière, les hommes sont aussi secoués par l’évolution rapide de la société face à la violence domestique. On note dans l’espace public une montée de certains discours dits masculinistes, alors que parallèlement, d’autres hommes prennent conscience de la stérilité des relations basées sur le contrôle et la domination.

Chez Trajectoires Hommes, un organisme voué à l’accompagnement des hommes en difficulté, on admet que la prise de parole des femmes crée parfois un sentiment de stigmatisation. « Notre travail consiste à aider les hommes à se retrouver dans cette nouvelle réalité. Il faut redéfinir les relations homme-femme, pour en arriver à un équilibre », affirme Josée Campeau, directrice de l’organisme. Elle souligne que cet équilibre passe par la reconnaissance que l’égalité n’est pas la négation de l’identité propre à chacun des genres. « Il s’agit de comprendre les forces et les faiblesses de chacun des membres du couple, et d’admettre que les caractéristiques propres aux hommes sont tout aussi importantes dans l’équilibre familial que celles propres aux femmes. »
C’est en ce sens que les interventions sont faites auprès des quelque 500 hommes qui viennent chercher de l’aide chez Trajectoires Hommes chaque année. « On travaille avec eux pour qu’ils réalisent l’impact de leurs actes, et qu’ils comprennent qu’ils ont un contrôle sur leur comportement. »
La violence domestique est l’affaire de tous. Construire une société plus égalitaire passe par la reconnaissance du partenariat essentiel à bâtir entre les femmes et les hommes. « Dans une relation, il faut des partenaires, pas des adversaires. Il faut une équipe avec des objectifs communs, pour avancer vers la réussite du projet de vie à deux », conclut Isabelle Després.

Chez Trajectoires Hommes, on aide les participants à comprendre les mécanismes qui mènent à la violence. Photo : CDC du Kamouraska

Le dernier des derniers recours

Éliane Vincent

Quand le malheur frappe et que le portefeuille ne suit plus, quand les coups durs de la vie laissent l’individu sans ressources, la force de la communauté reste le dernier recours vers lequel se tournent les plus mal pris d’entre nous pour se sortir du pétrin.

Marjolaine Emond a présidé jusqu’à tout récemment le Fonds d’entraide du Kamouraska. « Les inégalités sociales n’ont jamais été aussi grandes. Quand on sait que le revenu annuel moyen d’un ménage au Kamouraska tourne autour de 34 500 $, on comprend qu’il est de plus en plus difficile de se loger, en tenant compte que le loyer ne devrait représenter que 30 % du revenu pour pouvoir subvenir aux autres besoins », explique Mme Emond.
En 2021, l’organisme avait reçu neuf demandes d’aide au logement. En 2025, il en est à 39 demandes, et l’année n’est pas terminée. « Tout ça ne s’invente pas. Je tiens un compte précis des demandes qu’on reçoit, et tous secteurs confondus, on a reçu 160 demandes en 2024, pour une aide totale d’environ 55 000 $. En 2023, c’était 23 demandes, pour 10 500 $. C’est loin de diminuer ! »
L’organisme agit sur référence des organismes communautaires et institutionnels pour combler les besoins en nourriture, transport, aide au logement, aide aux besoins des enfants, et frais de santé non couverts par les assurances. « Quand les gens frappent à notre porte, c’est parce qu’ils n’ont pu rien obtenir ailleurs. C’est une des forces du communautaire, de se parler et de chercher ensemble des solutions. »
L’aide offerte par le Fonds d’entraide est ponctuelle, et les moyens sont réduits, mais les montants demandés sont de plus en plus élevés. « En ce qui concerne le logement, les gens n’ont plus les moyens de déménager, ils ne peuvent plus payer les loyers exigés. Heureusement, nous avons plusieurs propriétaires prêts à offrir du dépannage, mais il y a de moins en moins de logements disponibles. »
Mme Emond évoque aussi l’augmentation de l’itinérance cachée. Plusieurs personnes en sont réduites demander l’hospitalité à des amis, ou même à dormir dans leur auto, même s’ils ont un emploi. Ces gens-là ne sont comptabilisés nulle part.
La Politique d’habitation de la MRC de Kamouraska, publiée au printemps 2025, pourra apporter des solutions, mais pour l’instant, le nombre de logements sociaux demeure nettement insuffisant. « Le Kamouraska compte environ 780 ménages en attente d’un logement social, alors qu’on ne dispose que de 423 unités (OBNL, coops d’habitation, etc.), et plusieurs de celles-ci sont destinées aux aînés. Il n’en resterait que 20 % pour les familles et les personnes seules. »

Où trouver l’argent pour aider ?

Le Fonds d’entraide du Kamouraska existe depuis 1987, et ne bénéficie d’aucune subvention à la mission, donc d’aucun financement récurrent. « Il faut se débrouiller pour trouver des partenaires, des programmes auprès desquels solliciter des subventions, des individus sympathiques à notre cause, mais il est hors de question d’avoir une permanence… tout repose sur le dévouement des bénévoles. »
Le budget annuel tourne autour de 50 000 $, et le financement repose entièrement sur la sollicitation, sur des programmes ponctuels de financement ou sur des fondations. Rien n’est assuré, et les besoins grandissent toujours. Malgré cela, l’organisme parvient à ne refuser aucune demande, pour peu qu’elle leur parvienne par le biais d’un organisme qui valide le besoin.
Et si l’aide accordée reste ponctuelle, elle constitue souvent le coup de pouce qui aidera la personne à prendre un tournant bénéfique. En attendant que la société change pour inclure tous les individus, le Fonds d’entraide du Kamouraska restera un élément essentiel pour une communauté plus inclusive.

Marjolaine Emond entretient des liens serrés avec les organismes communautaires pour consolider le filet social du Kamouraska. Photo : CDC du Kamouraska